Cartonnages alsatiques publies entre 1865 et 1930 : de leur conception à leur conservation

La conception des cartonnages alsatiques

Les cartonnages d’éditeur romantiques en percaline sont le lien entre les cartonnages précieux et les cartonnages industriels du XIXe siècle. Par cette expression on regroupe généralement les ouvrages cartonnés des années 1830-1860 ayant des caractéristiques communes de style et de technique de fabrication. Ils peuvent être de trois types : en papier, en peau ou en toile de percaline gaufrée. Ceux en percaline gaufrée représentent toutefois un épisode court mais important dans l’histoire de la reliure. Mais surtout, en cinquante ans, l’objet de la reliure de série passe des petits almanachs précieux (en papier gaufré) à une marée de grands livres de prix rouges et or (en percaline gaufrée ou pas), en passant par des cartonnages en percaline dorée et mosaïquées. Sous l'impulsion des éditeurs qui souhaitent étendre leur marché et produire plus vite et à moindre coût, les ateliers se font usines : utilisant des machines-outils et simplifiant les étapes de la reliure traditionnelle. Elle fait place au procédé plus simple de l'emboîtage, à l’utilisation de percalines et papiers gaufrés moins nobles mais aussi moins coûteux qui se substituent aux peaux.

La percaline

L'exemple de gaufrage percalineLes couvertures en percaline apparaissent vers 1834 en France, et son emploi ne se généralise que vers 1840-1842. D’origine anglaise, c’est un textile enduit utilisé en reliure au XIXe siècle. Le dictionnaire encyclopédique du livre donne cette définition : « Toile fine de coton au fil rond et au tissu très ras et très serré, légère et lustrée, utilisée en reliure industrielle pour recouvrir les cartonnages d’éditeur. Nommée aussi percale, toile anglaise, toile chagrinée, toile gaufrée, parfois lustrine, la percaline est choisie par les ateliers de reliure pour son coût modique et sa capacité à imiter le grain du maroquin une fois enduite. »

Le dictionnaire historique des étoffes donne, quant à lui, une définition plus générale : « Toile de coton ou calicot léger et lustré, fortement calandrée, parfois glacée, utilisée pour la doublure des vêtements et de la reliure des livres. »

Mais la percaline, qu’est-ce ? Pour apprécier la beauté des percalines, et surtout comprendre ce qui se passe quand elles se dégradent, il est indispensable de savoir comment cette toile textile était préparée.

Son apparition est liée aux tentatives de fabrication de « tissus enduits pouvant imiter le grain du maroquin » ou du chagrin, pour donner l’illusion d’une reliure de luxe plein cuir.

La toile de coton est d’abord teintée. Dans un premier temps, des couleurs sombres – noir, brun, violet, bleu marine, vert foncé – sont choisies pour imiter au plus près le cuir. A la fin des années 1860, les couvertures en percaline changent de Un gaufrage percalineteintes et se diversifient. Le rouge, jusque-là absent, devient prédominant, car il fait ressortir les ors et les couleurs du décor. Il recouvre d’abord la récente “ Bibliothèque rose ”, puis les cartonnages du “ Tour du Monde ”. Mais on trouve également de la percaline bleue, verte, violette, havane ou brune. Une fois teintée, la toile est enduite de colle de peau et degomme arabique. Ces deux éléments sont passés au tamis fin et tenus constamment à un degré de chaleur convenable ; on les applique sur les étoffes avec une éponge, une brosse ou un pinceau. Puis, lorsque l’apprêt est sec, on lisse la toile avec les mêmes procédés que ceux employés pour le papier. Le gaufrage de la toile s’opère, quant à lui, soit à l’aide d’une plaque de cuivre grenée ou gravée, qu’on applique sur le tissu préalablement humecté au moyen d’une dissolution de gomme, et qu’on soumet ensuite à une forte pression, soit avec un rouleau ciselé ou un cylindre guilloché ou gravé, selon le genre de dessin à reproduire. Sophie Malavieille a recensé huit sortes de gaufrures de la percaline : à chevron, maroquinée à grain, losangée, chagrinée, rayée, maroquinée à grain rond et plus rarement tressée ou grenue.

Des gaufrages percalines

Vers 1881, la percaline grainée est abandonnée pour être remplacée, chez la plupart des éditeurs, par la lustrine, une toile plus fine. Après 1870, certains décors vont être exécutés par procédé lithographique.

La reliure

Technique de fabrication de volumes en série et notamment des cartonnages

Première étape : le travail sur le bloc-livre

La garde peut avoir différentes couleursLes feuillets sont satinés sous presse hydraulique pour faire disparaître le relief d’impression, puis assemblés tout d’abord à plat. Ensuite, ils sont pliés à la main, malgré l’apparition des machines à plier vers 1850. Une fois les cahiers formés, une machine à grecquer permet de marquer sur les fonds de cahiers l’emplacement de la couture. La numérotation des cahiers figure toujours en pied de page et la pagination en tête. Les cahiers sont battus ensuite au marteau, et plus tard vers 1847 au laminoir. La couture se fait encore à la main sur cousoir, malgré l’arrivée de la machine à coudre industrielle vers la fin du siècle. Il s’agit le plus souvent d’une « couture à cahier sauté ». La couture se fait sur deux ou trois cahiers, entraînant un gain de temps. Il existe aussi, malheureusement, des coutures par agrafes métalliques.

Après l’arrondissure du dos qui permet de créer des mors, celui-ci est encollé, parfois renforcé avec une toile (mousseline) ou du papier fin dépassantLa garde peut avoir différentes couleurs la largeur du dos, et endossé. Enfin, les gardes peuvent être intégrées, soit à la couture en formant un onglet à cheval sur le premier et dernier cahier ou pliées en deux et collées au moment de l’emboîtage. Il existe deux sortes de gardes entre 1840 et 1860 : jaune soufre, en papier glacé, pour les cartonnages de percaline, ou blanches, en papier moiré ou parfois glacé pour les reliures en demi peau/percaline. Par la suite, des papiers bleus, verts, parfois bruns clairs font leur apparition. Puis, est posée une tranchefile mécanique dite comète, souvent rayée. La tranchefile n’est alors plus exécutée à la main. Enfin, les cahiers sont rognés manuellement sur le fût à rogner, ou à l’aide d’un massicot. Les tranches sont ensuite dorées à la feuille de cuivre.

Deuxième étape : fabrication de la couverture

Deux morceaux de carton sont taillés aux dimensions du livre, plus une chasse (2 à 3 mm). Pour les cartonnages, les cartons sont laminés. Une carte plus mince correspondant à l’épaisseur du dos, et augmentée de 2 à 3 cm, est collée sur les plats. Ces trois morceaux sont ensuite posés sur la toile encollée, généralement à la colle forte. Ensuite, le décor est appliqué à plat sur la couverture sèche.

La fabrication de couverture

Troisième étape : réunion du bloc-livre et de la couverture

Les gardes supérieures et inférieures sont encollées, ensuite le bloc-livre est placé dans la couverture. Les gardes adhèrent à la couverture par simple pression. Le livre est rattaché à la couverture uniquement par le collage des gardes et de la mousseline (toile fine), ou papier sur les cartons de la couverture, et non par les ficelles de couture comme pour la reliure traditionnelle. Ensuite, le tout est mis sous presse.

L’emboîtage rend la reliure fragile, et pas toujours maîtrisé à ses débuts, ce qui entraîne de nombreuses malfaçons : montage du livre à l’envers, papier mal centré ou posé de travers, remplis mal faits, etc. Un autre élément important entre dans la fabrication de ces cartonnages, et nous le verrons plus loin, est un élément important de ses dégradations : le papier.

Le papier utilisé par les imprimeurs subit les évolutions techniques de l’époque. Le passage de la fabrication manuelle à la fabrication par une machine à papier introduit des techniques agressives.

Jusqu’au XVIIIe siècle, le papier était uniquement composé de fibres végétales naturelles (coton, lin). Vers 1850, des fibres de lin, de la cellulose de bois et de la colophane entrent dans la composition de la pâte. Ensuite, à partir de 1865, les industries papetières innovent en mélangeant un pourcentage plus ou moins égal de pâte à bois mécanique et chimique. Leur miscibilité est parfaite mais reste toujours hétérogène, malgré les progrès dans le raffinage de la pâte. Une légère amélioration qualitative apparaît avec les pâtes de bois chimiques. Les pâtes mécaniques se taillent la part du lion dans la production papetière à l’orée des années 1870.

Techniques et outils utilisés pour leur décor

Erwana Brin rajoutera, dans un article paru en 1966, que « [ce qui], plus encore, différencie les cartonnages et les emboîtages de la reliure, [c’est que] le décor s’applique à la couverture avant que celle-ci ne soit fixée au volume. » La grande différence réside dans le fait que le décor, sur les plats et le dos, est réalisé après la couvrure, à l’aide de plaques laissant sur le carton une empreinte significative. Selon Henri Béraldi, historien de la reliure du XIXe siècle, « en décor, la reliure industrielle a des obligations de richesse dans les prix doux, de clinquant sur la percaline, et de prodigalité de faux or et de couleurs ».

Un livre décoré La percaline gaufrée est enduite d’un apprêt, sur laquelle est imprimé en creux un motif. Nous pouvons remarquer deux sortes de techniques de décor : la dorure et le décor dit à froid. Pour le décor à froid, en reliure traditionnelle, les fers ou roulettes sont appliqués chauffés directement sur la toile, dont le grain est écrasé et marqué d’une empreinte en creux. La dorure s’appuie sur la même technique, sauf que l’on intercale une feuille d’or entre le fer et la toile.

Pour les décors de cartonnages d’éditeur, on utilise la technique de la dorure à la plaque. L’usage des plaques découle du « besoin d’orner rapidement et à peu de frais les livres ».

Pour les plaques à dorer, le dessin est gravé au burin sur le métal. Certaines de ces plaques sont signées et sont l’oeuvre de spécialistes. La composition du dessin et de la gravure de la plaque constituait la plus importante dépense pour la reliure industrielle, sans parler du coût des matières premières, comme l’or.

Les compositions sont imprimées à l’aide d’une presse nommée balancier, qui apporte une pression plus importante qu’à la Un livre et sa décorationmain. On parle aussi de percaline mosaïquée ou lithographiée directement sur la toile lorsque des papiers ou illustrations en couleurs sont imprimés à part, puis collés sur le plat. Ces papiers glacés et colorés viennent parfois rehausser la dorure et la couleur sombre de la percaline.

Les différents types d’altérations des cartonnages

Plusieurs facteurs sont à l’origine des dégradations. Elles proviennent tout d’abord de la fonction même du livre, objet d’usage, et sont liées de ce fait aux conditions de consultation et de stockage. Les techniques de mise en oeuvre peuvent ensuite avoir une influence sur la pérennité des ouvrages et sur leur résistance à la manipulation. Enfin, les matériaux utilisés contiennent bien souvent en eux les causes de leur destruction. Et n’oublions pas, bien sûr, que les greniers, les malles au trésor, avec les variations de températures et d’hygrométrie qu’ils connaissent, sont de bien mauvais endroits pour trouver des cartonnages correctement conservés !

Certaines altérations ne sont pas spécifiques aux cartonnages et se retrouvent sur tout type de livres au XIXe.

a) Sur le bloc texte :

  • Empoussièrement et jaunissement du papier
  • Déchirures et lacunes du papier
  • Les gardes de couleurs fendues en leur milieu au niveau du mors
  • Couture faible ou cassée avec des cahiers qui dépassent des tranches
  • Oxydation des agrafes de couture
  • Dégradation de l’apprêture du dos

b) Sur la couvrure :

  • Eraflures, altération de la toile et de la dorure parfois du gaufrage
  • Lacunes de la toile au niveau des mors, coiffes et coins
  • Altération des cartons aux coins
  • Plats détachés partiellement ou pas

c) Par rapport à l’emboitage :

  • Carte à dos fendue ou lacunaire souvent au niveau des coiffes
  • Mors toile fendu ce qui peut entrainer la désolidarisation du dos

d) L’altération de la percaline : De nombreuses cloques sur un livre

Premièrement, une modification de l’aspect d’origine comme l’apprêt, le gaufrage ou un changement de couleur. Le facteur de dégradation le plus fréquent est l’apport d’humidité intense dû à un dégât des eaux ou une exposition longue à une forte humidité ce qui provoque l’apparition d’auréoles sur la toile ou le papier et parfois aussi le développement de micro-organismes. L’eau alors solubilise l’apprêt et fait disparaitre le gaufrage en provoquant le gonflement des fibres de la toile. Elle peut aussi dissoudre la colle qui entraine un décollage de la toile et la formation de cloquages. Et enfin la couleur de la percaline change et palie car elle semble très sensible à l’humidité.

Deuxièmement, une diminution de la résistance mécanique de la toile comme des déchirures ou une fragilité notamment au niveau des mors. La colle de peau qui rentre dans la composition de l’apprêt pourrait avoir un rôle dans ce changement de structure. En effet, en vieillissant, elle a tendance à devenir très dure et à se craqueler rendant la toile plus rigide et donc moins résistante aux sollicitations mécaniques.


Déchirure mors et coiffe

e) Les altérations de conditions de stockage et de manipulation

Un livre à dos insoléLes livres sont conservés le plus souvent debout, serrés les uns contre les autres dans les rayonnages, à labri ou pas de la poussière et de la lumière. Les cartonnages qui ne sont pas protégés de la lumière directe présentent une décoloration du dos. Les ouvrages ont parfois leur bloc texte (surtout pour les plus gros) qui a tendance à s’affaisser vers le bas ce qui favorise la rupture des mors. Les autres dégradations proviennent souvent de la mauvaise manipulation : mauvaise préemption du livre par la coiffe supérieure, frottement des plats entre eux sur les rayonnages, fragilité des mors par une ouverture trop forcée…

Quant au papier utilisé pour la composition du bloc-texte, il génère par sa fabrication même des problèmes de conservation. Un traitement mécanique agressif du papier (contraintes lors des phases d’étirage, de séchage…) allié à un traitement chimique acidifiant lors des phases d’encollage (création d’acide sulfurique au contact de l’humidité de l’air) et de blanchiment (au chlore) a conduit à renforcer la fragilisation du papier chiffon utilisé pendant la première moitié du XIXème siècle. En effet, les livres ont parfois été stockés dans de mauvaises conditions d’hygrométrie durant des années et des dégradations apparaissent sous forme de taches brunes (foxing) suite à l’hydrolyse des matériaux constitutifs provoquant une oxydation qui s’accompagne souvent d’une augmentation du taux d’acidité. Celui-ci provoquant une perte de résistance mécanique et une fragilité de la fibre.

 Foxing

f) Les altérations liées aux techniques de la reliure

Un livre avec le papier fenduDéjà au XIXe, la solidité des cartonnages est remise en cause. Le fait d’utiliser la technique de l’emboitage dans la reliure industrielle rende les livres plus fragiles à la manipulation. Cette technique, de façon générale, est plus fragile car elle incombe le seul collage des gardes ou la toile du dos comme connexion bloc texte/couvrure. D’où le déboitage systématique du corps d’ouvrage dès lors que le mors intérieur des gardes se rompt. Il ne faut pas oublier les cahiers déboités quelques fois en partie dû à la couture à cahiers sautés ou celle avec des agrafes.

Livre avec gardes fendues

Prévention, conservation et restauration des cartonnages

Tout d’abord, il s’agit de définir la nature des différents composants du livre et des processus d’altération qui en compromettent la conservation. Le degré d’intervention dépendra ensuite du devenir du livre lui-même : exposition, lecture intensive, conservation, appartenance à une bibliothèque publique ou privée… 

Le développement des techniques de restauration au cours de ces dernières années permet de plus en plus souvent l’application localisée de traitements qui auparavant exigeaient le démontage du livre. Bien sûr tous les principes de réversibilité, de neutralité des matériaux de conservation sont pris en compte aussi pour les cartonnages.

Il est conseillé en premier lieu d’effectuer un dépoussiérage de la couvrure et du bloc texte avec une brosse douce antistatique. Un gommage est envisagé seulement pour un corps d’ouvrage très encrassé, le papier étant par nature fragile et cassant.

Ensuite, si besoin, il faudra restaurer les déchirures ou lacunes du bloc texte à l’aide de papier japonais et de colle d’amidon de conservation. La couture, imposant le démontage complet de la reliure, sera refaite si plus de deux cahiers sont détachés du corps d’ouvrage.

La restauration avec papier japonaisPour les cartonnages, deux matériaux peuvent être choisis pour leur restauration. Soit, on utilise des papiers japonais, généralement en fibre de kozo (mûrier à papier), soit de la toile de coton préalablement décatie. L’altération détermine à la fois l’urgence et la nature de l’intervention et sa situation sur l’ouvrage peut déterminer aussi le choix du matériau de restauration. Ou bien on peut aussi mixer les deux matériaux selon besoin tout en gardant une esthétique à l’ouvrage. 

Le papier japonais part ses fibres longues apporte une résistance mécanique importante et suffisante aux contraintes suscitées par l’usage du livre. Contrairement à la toile, il peut se poser et se coller par-dessus les matériaux de couvrure originale sur à peine 2mm. La mise en oeuvre est simple est rapide. Elle est bien adaptée à la restauration des percalines qui peuvent souvent se déchirer au moindre soulèvement. La restauration avec une toile de coton

La toile reste employée mais pose des problèmes de stabilité et d’innocuité des matériaux pour sa fabrication. Contrairement au papier japonais, la toile de restauration se colle sous le matériau ancien et nécessite donc un soulèvement partiel de la toile d’origine. Cette solution peut être utilisée sur des toiles anciennes suffisamment solides pour supporter un décollage à sec. Elle est très appréciable pour la consolidation curative et préventive des mors fendus.

Ces deux matériaux pourront être teintés avec de la peinture de type acrylique. Des études de vieillissement naturel et en accéléré cette peinture ont été faites. Une retouche à l’acrylique semble présenter une bonne résistance à l’humidité et à la lumière. Une fois sèche l’acrylique présente un aspect assez proche de celui de la percaline gaufrée : légèrement brillant et opaque.

Les cartonnages d’éditeurs suscitent actuellement un nouvel engouement pour les amateurs de livres et les bibliophiles. Ils fleurissent à nouveau dans les vitrines des libraires dont certains se spécialisent et font l’objet de ventes aux enchères. Ils atteignent le but qu’ils ont toujours voulu atteindre : être considérés comme des livres de luxe à part entière.

 

 

Contribution au catalogue de l’exposition « Cartonnages entre art et industrie 1860-1920 »

Bibliothèque alsatique du Crédit mutuel de Strasbourg